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La notion de justice désigne, d’une part le principe moral qui exige le respect de la norme du droit et, d’autre part la vertu qui consiste à respecter les droits d’autrui.
Cette définition a pour avantage de s’appuyer sur des conceptions kantiennes que sont : la morale, le droit et la vertu.
En quoi la théorie de la justice élaborée par John Rawls en 1971, est-elle kantienne? Cette conception de la justice a pour mérite de relancer le débat en philosophie politique qui s’est éteint après la chute du communisme et l’avènement du libéralisme, comme le souligne, dans cet article, Otfried Höffe ( p. 54 ) : “ Le grand mérite de John Rawls est d’avoir ranimé le discours sur la justice et d’en avoir fait un thème central de la discussion dans et en dehors des cercles philosophiques.” Elle se pose comme recours à ces deux alternatives que sont ces idéologies et peut constituer, ce qu’aujourd’hui certains appellent la troisième voie. Cependant, on peut légitimement se demander si elle n’est pas plutôt rousseauiste que kantienne. En effet, elle est construite à partir du concept du contrat social. Pourtant elle revêt, par différents aspects, des ressemblances avec la théorie de Kant, basée sur l’autonomie de l’homme et la morale.
C’est en essayant de m’appuyer sur le texte de Otfried Höffe : “ Dans quelle mesure la théorie de John Rawls est-elle kantienne?” que je vais tenter de montrer que cette théorie de la justice est faiblement kantienne.
Tout d’abord, Rawls, pour élaborer sa théorie de la justice, a repéré l’un des principes de la politique anglo-saxonne qui est l’utilitarisme, dont Höffe fait allusion dans cet article ( p. 55 ) : “Sans rien enlever à l’originalité de la critique rawlsienne de l’utilitarisme, il faut rappeler que, malgré la prépondérance de l’utilitarisme, l’effacement de toute perspective de justice n’a pas laissé le monde anglo-saxon indifférent.” En se plaçant comme un recours à la fin des idéologies, et aux dérives libérales qui tentent de faire percevoir la globalisation du monde comme la réussite de leur système : “La théorie de la justice de Rawls a la signification d’un changement de paradigme, qui chez Rawls se place sous le signe de Kant.” ( p. 56 ). Mais en se réclamant de la théorie kantienne, est-il concevable qu’il échafaude une théorie de la justice puisque Kant n’a pas élaboré lui-même de théorie à ce sujet. Comme le dit Höffe, Kant a simplement écrit un ou deux passages se rapportant aux droits de l’homme dans les Fondements de la métaphysique des mœurs : “ L‘homme, et en général tout être raisonnable, existe comme fin en soi, et non pas simplement comme moyen dont telle et telle volonté puisse user à son gré“( p.56 ) et il défend dans sa Doctrine du droit que tout homme a un droit inné, c’est-à-dire un droit incessible et intouchable. Sur ce point, Rawls et Kant sont tout à fait d’accord.
De plus Rawls veut baser sa théorie à partir du concept kantien d’autonomie l’homme, cela signifiant que l’homme est mu par sa propre volonté qui répond à sa propre loi, en d’autres termes une maximes qu’il se fixe à lui-même. Là où Rawls et Kant diffère c’est sur le principe de droit à la résistance ( p.57 ) : “En outre, Kant a contesté aux apprentis, aux domestiques la gent féminine la citoyenneté active”, la théorie de la justice comme équité ne vise pas à définir la place des hommes au sein du système des pouvoirs, mais à déterminer la forme d'une société à partir des exigences de la personne. La garantie de la liberté de pensée, de la liberté de conscience et des libertés civiques en général est la traduction institutionnelle de cette exigence. En effet Rawls par son premier principe affirme l’égalité des libertés. Il écrit dans la Théorie de la justice « Chaque individu, a le droit au système le plus étendu de libertés compatible avec un système de libertés égales pour tous ». Cependant, Rawls ne base pas sa théorie sur une morale choisie comme l’exige Kant pour former des lois justes et suivies par tous ( p. 58 ) : « la justice est un concept moral, valable sans restriction; ses exigences ne souffrent pas les moindres compromis avec d’autres buts et, dans cette mesure, ce sont des impératifs au sens de Kant. D’autre part, les principes de justice ne s’adressent pas en premier lieu à la disposition fondamentale d’une personne, mais à l’ordre fondamental d’une société, en particulier à un ordre juridique. » L’homme, chez Rawls, doit simplement répondre à l’ordre juridique, ce qui place sa théorie plus proche du contrat social rousseauiste que de la communauté éthique kantienne. Tout de même, cela fait appel à l’impératif catégorique kantien, puisque l’individu se met à obéir aux lois de la société, qui répondent sans doute à une loi universalisée : la loi morale. Rawls définit la justice comme : « la vertu absolument première des institutions sociales », il a indubitablement développé une théorie kantienne au sens plus faible . ( p. 59 ) Il construit sa théorie autour de l’idée d’un choix rationnel de prudence qui serait dicté par un calcul maximaliste d’intérêts produit par la raison; postulat qui se rapproche de celui de Kant ( p. 61 ) : « La question de savoir si la théorie de la justice est une théorie morale ou catégorique, au sens kantien, se pose du fait que Rawls recourt au cadre conceptuel des théories de décision. Selon ces théories, un choix est rationnel lorsque, au moyen d’un processus de calcul et d’information exempt de passion, on tente de maximiser l’avantage personnel. Dans toutes leurs variantes, les décisions rationnelles sont des calculs déterminés par l’intérêt propre des individus concernés. Selon Kant, des décisions qui découlent de l’intérêt personnel sont valables de manière ( pragmatique ) hypothétique, mais non pas catégorique. » Chaque personne ne connaissant pas sa position dans la société que Rawls conceptualise comme un voile d’ignorance, effectuerait des choix pragmatiques avantageux pour tous : ( p. 62 ) « Rawls laisse se dérouler le choix des principes de justice dans une situation initiale sous un voile d’ignorance. En raison de ce voile d’ignorance, il est impossible à celui qui choisit de faire dépendre sa décision de propres circonstances personnelles : les particularités individuelles, sociales ou culturelles ne jouent plus aucun rôle. » Ces choix seraient régis par le deuxième principe rawlsien qui est, d’une part la nécessité de respecter l’égalité des chances et d’autre part, de rétablir l’égalité des chances pour les plus faibles, puisqu’il affirme que l’égalité n’est légitime que dans la mesure où elle profite aux plus défavorisés. Cette seconde position peut caractériser l’homme, comme il le dit lui même, dans une position originelle, c’est-à-dire un état de nature qui appartient à Rousseau plus qu’à Kant : ( p. 67-68 ) « Rawls veut cependant dépasser le concept de rationalité purement subjectif et, pour ce faire, introduire un faible théorème de théorie sociale. Dans le paragraphe 22, ici déterminant, Rawls considère la société comme une entreprise de coopération en vue d’un profit mutuel. Il part donc en premier lieu, de la coopération, et seulement en second lieu du conflit. » La théorie de la justice est en ce sens, une théorie du contrat qui met en avant la répartition des avantages pour tous les partenaires. Elle a cependant, une dimension rationnelle et volontaire, chère à Kant, qui découle de la volonté des partis de gérer les richesses dans l’équité et le consensus : ( p.69 ) « Il va sans dire que la collaboration soulève aussi des questions de droit, à savoir les questions de la juste distribution. Il n’en demeure pas moins que les questions de droit elles-mêmes ne résident pas dans la collaboration, mais dans les conflits potentiels. » Contrairement à Kant, Rawls prend en compte la situation de l’individu et introduit les concepts de culture et de dépendance dans sa théorie. Kant, pour sa part, a essayé de créer une doctrine anthropologique universelle et, par conséquent ne tenant pas compte des réalités du monde et de l’époque où celle-ci pourrait être appliquée.
La théorie de John Rawls s’appuie sur l’impératif catégorique kantien mais on peut dire, pour la résumer qu’elle est faiblement kantienne, car, comme le dit Höffe ( p. 71 ) : « la théorie rawlsienne est clairement kantienne dans la mesure où elle fonde des impératifs catégoriques, mais elle ne l’est pas aussi nettement quant à la distinction entre impératif de droit et de vertu. » Cette conception de la justice est d’abord une théorie politique. Elle a pour intérêt de remettre l’idée de justice et de l’homme au centre du débat de société. John Rawls se qualifie lui-même de « libéral de gauche » pourtant, il a été contesté par les milieux intellectuels de droite et de gauche, et sur plusieurs plans. A droite, on lui reproche de célébrer l’état providence parce qu’il insiste sur la nécessité de prendre d’abord en compte l’intérêt des plus démunis; à gauche, de légitimer la logique des institutions économiques dominantes, le marché. D’autres enfin, s’indignent de sa prétention à tirer d’une conception individualiste, occidentale et pour tout dire, kantienne de l’homme, une conception de la justice intemporelle et universelle. Ce débat est loin d’être clos. Il est cependant, l’incarnation parfaite d’une troisième voie. Il a su repérer les imperfections des deux systèmes idéologiques précédents valable jusqu’à la fin du XXe siècle, et en a élaboré une remarquable synthèse afin de combler leurs lacunes.
Stéphane De Bona
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